Financiarisation de la nature : quand les crédits carbone servent (aussi) à rémunérer des investisseurs

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Publié le 18 octobre 2023

La plateforme de crowdfunding Enerfip a lancé une importante levée de fonds pour financer des projets de restauration forestière dont la vente des crédits carbone associés va permettre de rémunérer les investisseurs. Outre la fiabilité de ces crédits carbone, objets de nombreux scandales, le taux de rendement annoncé à plus de 8% fait planer un risque de financiarisation du secteur. Peut-on vraiment allier intérêts économiques et environnementaux ?

Enerfip, une plateforme de crowdfunding spécialisée dans la transition énergétique, a levé fin septembre 1,5 million d’euros pour financer deux projets de boisement et de reboisement dans l’ouest de la France. Ces projets forestiers vont permettre de séquestrer 40 000 tonnes de CO2 pendant trente ans. Ils vont générer des crédits carbone, labellisés par le gouvernement via le Label bas-carbone, créé en 2018. La vente de ces crédits carbone à des entreprises désireuses de compenser leurs émissions de CO2 va ensuite permettre de rémunérer les investisseurs initiaux, au taux particulièrement attractif de 8,25% par an.

Capture ecran folia et falbala enerfip @enerfip

L’histoire aurait pu s’arrêter là. Mais la présence d’Alliance forêt bois (AFB) parmi les porteurs de projet interroge. La plus grande coopérative forestière française fait en effet régulièrement l’objet de critiques pour ses pratiques centrées sur les coupes rases et la plantation de résineux en monoculture, plus adaptés que les feuillus à l’approvisionnement industriel. "Des peuplements entiers de feuillus sont rasés pour être remplacés par des plantations de pin maritime, de douglas ou de peupliers", déplore Canopée dans un rapport consacré à l’entreprise.

"Rendement hors-norme"

Interrogé par Novethic, le président et cofondateur d’Enerfip, Julien Hostache, reconnaît qu’AFB "procède à des pratiques plus que condamnables pour ses propres projets". "Mais en tant que prestataire, il se plie au cahier des charges très strict que nous avons établi", assure-t-il. Interpellé par Canopée, Enerfip a décalé le lancement de la collecte d’une semaine afin d’examiner les différents points signalés par l’ONG. "Sur la base de ces alertes, nous avons pu aller encore plus loin dans notre analyse afin de constater qu’il n’y avait pas de contre-indication", poursuit Julien Hostache.

Au total, une vingtaine de parcelles dites "dégradées" vont faire l’objet d’une restauration avec un minimum de "deux espèces différentes par parcelle", indique la plateforme, et souvent au-delà, précise son président. "Mais il y a des failles majeures, puisqu’on considère qu'une parcelle est dégradée à partir de 20% d’arbres morts. On peut donc y pratiquer des coupes rases en toute légalité. De même, on peut parler de diversification à partir de seulement deux essences plantées", regrette auprès de Novethic, Sylvain Angerand, coordinateur des campagnes pour Canopée.

Pour le spécialiste, ces pratiques ne sont pas compatibles avec une gestion durable de la forêt et mettent plutôt l'accent sur une forte rentabilité. "Le rendement proposé aux investisseurs est hors-norme par rapport à la réalité économique de la filière. Pour proposer un tel rendement, le mécanisme consiste à générer des crédits carbone à bas prix et à les revendre avec une confortable marge, explique-t-il. C'est pourquoi Alliance Forêts Bois a été choisie. La coopérative est tout à fait capable de générer des crédits carbone à 10-20€/tonne de CO2. Mais à ce prix-là, il ne faut pas s’attendre à des projets d’une grande complexité technique. Ceux qui font des projets de qualité ont plutôt des prix autour de 80-100€/tonne de CO2".

"Ne pas être dogmatiques"

Selon le document d'analyse joint à la collecte de fonds, on peut lire que la cible de vente des crédits carbone est de 45 euros en 2025. Pour avoir une rentabilité de 8,25% par an, il faut donc en effet que le coût de revient du projet soit bien inférieur. "Tout ça est bien calculé et cohérent avec ce que peut produire le projet", rétorque Julien Hostache. "Si on appliquait des taux de rendement plus faibles, on aurait sans doute plus de mal à attirer des investisseurs qui, soyons honnêtes, ne sont pas toujours passionnés par ces sujets. Nous pensons qu’il ne faut pas être dogmatiques et avancer quand il y a des projets qui ont du sens", conclut-il.

Reste que face aux multiples scandales autour des crédits carbone révélés par plusieurs médias mais aussi de récentes études scientifiques, lancer une telle collecte apparaît forcément risqué. Outre la fiabilité de ces crédits carbone bien souvent difficile à établir, Canopée appelle à réguler la financiarisation de ce marché. "On propose que pas plus de 10% des ventes de crédits carbone ne reviennent à l’intermédiaire. Car quand on fait venir des acteurs financiers sur ce marché, qui font des marges énormes, il va être très difficile de revenir en arrière", alerte Sylvain Angerand.

Concepcion Alvarez

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