Coupures de courant : "Ce n'est pas la guerre en Ukraine qui est en cause mais la défaillance de notre parc nucléaire", Corinne Lepage

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Publié le 09 décembre 2022

"Les tensions sur le réseau électrique prévues cet hiver, c'est à cause de la guerre en Ukraine". "Le nucléaire permet de garantir notre indépendance". "C'est l'énergie la moins chère". "Les renouvelables ne produisent rien"... Autant de "contre-vérités" autour de l’énergie nucléaire et des énergies renouvelables qu'entend dénoncer Corinne Lepage, ancienne ministre de l'environnement (de 1995 à 1997) et avocate écologiste alors que la France prépare l'avenir de son mix énergétique. 

Vous avez récemment publié une tribune, dans Le Monde, pour dénoncer des contre-vérités autour du nucléaire. Quelles sont-elles ?

Une armée de trolls se met en branle sur les réseaux sociaux dès que vous dites quelque chose sur le nucléaire et cette intimidation empêche d'avoir un débat apaisé. De surcroît, les médias sont totalement incompétents ou désinformés sur le sujet et on entend des absurdités du type "les éoliennes et le solaire ne produisent rien du tout". On assène comme une vérité d’évangile des affirmations sur le nucléaire qui sont totalement fausses, par exemple sur le fait que c’est l’énergie la moins chère, qu’elle nous assure une totale indépendance, qu’elle incarne le meilleur du savoir-faire français – ce fût vrai mais ce n’est plus le cas – ou encore qu’un scénario 100% renouvelables est impossible. Dans ce contexte, il est difficile pour nos concitoyens de se faire une idée car ils sont dans une vérité alternative sur la réalité du nucléaire et l’intérêt des énergies renouvelables.

"La guerre en Ukraine est responsable de la crise énergétique que nous traversons", voici une autre des contre-vérités que vous dénoncez. En quoi est-ce faux ?

La guerre en Ukraine a en effet peu à voir avec la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui en France. Celle-ci est due uniquement à la défaillance du parc nucléaire, qui produit 50% de moins d'électricité par rapport à ce qu’il pourrait produire. Cela résulte de plusieurs facteurs. D’abord, des retards d’investissement sur l’entretien et la maintenance des réacteurs, qui n’est pas le fait, comme on l’entend souvent, de l’État ou de politiques changeantes qui, je le rappelle, portaient sur le rythme de fermeture des centrales. Il y a eu le Covid qui nous a fait certes perdre un peu de temps mais enfin c’était il y a déjà deux ans. À ce défaut d’investissements s’est ajoutée la découverte dans une quinzaine de réacteurs de problèmes de corrosion importants. Ce qui a fait chuter notre production d’électricité d’origine nucléaire alors que la consommation n’a pas diminué. Désormais donc, nous importons beaucoup d'électricité de nos voisins européens qui, eux, sont affectés par la guerre en Ukraine parce qu’ils produisent de l’électricité à partir du gaz, notamment en Allemagne, chez qui nous nous approvisionnons. Cela provoque une réduction de l’offre et une envolée du prix qui nous impacte parce que nous sommes obligés d’importer de l’électricité alors qu’avant nous en exportions.

Certains mettent également en cause la fermeture de la centrale de Fessenheim, qu’en est-il ?

C’est encore une contre-vérité. La loi prévoit un plafonnement de la production d’électricité d’origine nucléaire en France. Donc pour faire démarrer la centrale de Flamanville, il fallait fermer celle de Fessenheim. EDF, n’anticipant pas les retards de Flamanville, n’a pas fait les travaux nécessaires à Fessenheim. Et en 2020, on s’est retrouvés au pied du mur : Flamanville n’était toujours pas ouverte et Fessenheim ne pouvait plus continuer à tourner car elle n’était plus dans les clous. L’histoire est toujours réécrite…

Selon Greenpeace, la France continue de s’approvisionner en uranium enrichi en provenance de Russie. Cela remet en cause l’indépendance du nucléaire ?

Nous importons de l’uranium naturel du Kazakhstan, un pays très dépendant de la Russie, ou encore du Niger, avec les problèmes que nous rencontrons au Mali. Nous sommes également dépendants de Rosatom (entreprise publique russe spécialisée dans le secteur de l'énergie nucléaire, ndr) pour le retraitement de nos combustibles usés et l’enrichissement de nos combustibles. L’Union européenne est aussi encore très dépendante de la Russie, de 20 à 25%, pour le nucléaire. Dès lors, nous constatons que les sanctions européennes prises contre le Kremlin ne concernent pas le nucléaire, qui n’est pas traité de la même façon que le pétrole ou le gaz. Et personne n’en parle !

Selon vous, quel devrait être l’avenir du nucléaire en France ?

Je crois que nous ne pourrons jamais réaliser les six EPR annoncés par le gouvernement, ni financièrement ni techniquement. On repart sur des prototypes alors qu’on n’arrive pas à faire fonctionner Flamanville. On va au-devant d’un mur d’investissements colossal, avec une entreprise EDF déjà très endettée et un manque de compétences en interne et au niveau national. Je pense qu’on devrait se contenter de faire fonctionner les centrales existantes le temps qu’on pourra sans prendre de risque. L’avenir énergétique de la France ne passe pas par le nucléaire selon moi, mais par les énergies renouvelables et la sobriété. Je crois beaucoup à la décentralisation de la production électrique avec l’autoproduction et l’autoconsommation. Malheureusement, l’État est irrationnel sur la question du nucléaire parce qu’elle est liée à la grandeur de la France.

Propos recueillis par Concepcion Alvarez @conce1

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