Pourquoi l'Afrique a encore besoin des énergies fossiles (et ce n'est pas si grave)

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Publié le 06 octobre 2023

Les pays développés mettent de plus en plus la pression sur l'Afrique pour qu'elle laisse de côté ses ressources en énergies fossiles. Un discours difficilement tenable alors qu'eux-mêmes, comme le Royaume-Uni, les États-Unis ou encore la France, s'y accrochent encore. Surtout, cette injonction ne prend pas en compte la réalité de la situation sur le continent africain. Décryptage. 

L’Afrique, eldorado des énergies renouvelables. Son potentiel de développement serait en effet 50 fois plus important que la demande mondiale en électricité prévue à l’horizon 2040, selon un rapport récent. Mais il ne suffit pas d’une baguette magique pour installer des panneaux solaires et des éoliennes aux quatre coins du continent. Si beaucoup estiment que ce potentiel pourrait permettre à l’Afrique de "sauter" l'ère des combustibles fossiles pour passer directement à celle des énergies renouvelables (ENR), là encore ce n’est pas si simple.

Une étude dédiée aux "transitions énergétiques" en Afrique, publiée par le World ressources institute début septembre, pointe les nombreux obstacles qu’il reste à lever : coût du capital élevé et risque d'investissement selon les pays, réseaux et infrastructures à créer, renforcement des réseaux électriques existants pour absorber même des parts relativement faibles d'ENR, doutes sur la viabilité commerciale des projets au vue de la faible demande en électricité des Africains… "Les modèles existants sous-estiment souvent ces variables importantes", alertent les auteurs.

"L’Afrique doit utiliser ses réserves de gaz"

Il y a en outre des usages non-énergétiques pour lesquelles l’électrification ne pourra pas intervenir à court ou moyen terme, notamment en Afrique subsaharienne. La cuisson, dont seulement 17% est propre, dépend encore largement de la biomasse. Les transports et notamment les véhicules vont tarder à s’électrifier, le parc automobile actuel de l'Afrique subsaharienne étant essentiellement composé de véhicules de seconde main exportés des pays du Nord. On peut également citer la fabrication de ciment, la sidérurgie ou encore la production d’engrais azotés…autant de secteurs qui nécessiteront encore de recourir au pétrole et au gaz jusque dans les années 2040-2050, estiment les auteurs.  

Mais en réalité, ce n’est pas si grave car les émissions globales de CO2 provenant de ces secteurs n'atteindraient qu'entre 0,4 et 0,6 tonne de CO2 équivalent/habitant d'ici 2050, ce qui reste bien inférieur à la moyenne mondiale. Le directeur de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), Fatih Birol, interrogé dans Le Monde à l’occasion du Sommet africain pour le climat, arrive à la même conclusion. "L’Afrique, pour ses besoins domestiques, doit utiliser ses réserves de gaz. Et, d’après nos calculs, cela aurait un impact très marginal sur les émissions de gaz à effet de serre, puisque en prenant pour hypothèse que l’Afrique subsaharienne utilise toutes ses réserves − ce qui est impossible −, sa part dans les émissions mondiales [liées à la combustion des énergies fossiles] passerait de 3% à 3,5%".   

Quant à l’exploitation des énergies fossiles destinées à l’exportation, les experts alertent sur le risque d’actifs échoués que cela représente dans un contexte de décarbonation mondiale. Pour les pays africains tentés d'exploiter le pétrole et le gaz, il s’agit aussi d'agiter le chiffon rouge afin d'obtenir plus de financements internationaux pour la transition. "À défaut, les pays seront tentés de vendre du gaz pour obtenir les ressources nécessaires pour financer les énergies propres et leur développement", résume Sébastien Treyer, directeur de l’Iddri. Ce qui parait assez "légitime", selon le WRI.  

"Fracture entre l’Afrique et le monde occidental"

Il y a un dernier élément qui doit être pris en compte. C’est la faible contribution du continent africain dans le changement climatique et dans les émissions de gaz à effet de serre cumulées notamment par rapport aux pays du Nord. Pourtant ces mêmes pays, au premier rang desquels les États-Unis (premier contributeur historique au changement climatique) et le Royaume-Uni viennent d’autoriser de nouveaux forages pétroliers. On peut aussi citer la France qui tarde à tenir son engagement de sortie du charbon, la date désormais fixée étant 2027.

"L’attitude dogmatique des pays occidentaux, qui souhaitent empêcher l’Afrique d’utiliser son gaz, revient à lui interdire de s’industrialiser, prévient Fatih Birol. Et il faut aussi être conscient des conséquences que cela a sur le plan géopolitique, en creusant la fracture entre l’Afrique et le monde occidental. Je ne crois pas que cela soit une bonne chose." Le sujet cristallise en effet les discussions Nord-Sud et menacent l’ambition déjà fragile de la prochaine COP28 qui se tiendra à Dubaï fin novembre. 

Concepcion Alvarez

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